Bruno Le Fauconnier expert réemploi et recyclage BTP

Ce matin Bruno LEFAUCONNIER est arrivé légèrement en avance, détendu et le sourire aux lèvres. Nous avons souhaité le rencontrer pour échanger sur l’évolution rapide du monde du réemploi, de la réutilisation et du recyclage dans le BTP. Mais en réalité, face à un homme aux multiples expériences et au parcours bien rempli, nous n’avons fait (presque) que de lui poser des questions.
L’homme est un baroudeur, curieux, plein d’anecdotes et d'une certaine humilité. Il a commencé il y a 30 ans par des études de géologie, avec notamment un mémoire de DEA sur la régénération des sols après épandage de polluant pétrolier, puis il a travaillé 18 ans dans les infrastructures de réseaux informatiques avant de se retrouver en 2003 dans la logistique des déchets électroniques ; de la collecte aux solutions de recyclage et de réparation. Aujourd’hui assistant à Maitrise d’Ouvrage, diagnostiqueur et conducteur de chantiers de curage à travers la France, il enseigne en parallèle, à l’ESCT (École Supérieure des Conducteurs de Travaux). Peu de gens du milieu possède une connaissance aussi globale de ce secteur et une telle envie de transmettre aux générations futures. Il est conscient qu’à présent économie et écologie doivent être liées pour permettre au secteur de se développer et de créer réellement des emplois qui existent à ce jour uniquement dans les statistiques 
  
 
Aujourd’hui en tant qu’enseignant a l’ESCT et assistant à Maitrise d’Ouvrage quel est votre ressenti sur l’évolution du réemploi dans le BTP ?

Les consciences collectives se sensibilisent au développement durable, l’évolution est certaine, néanmoins il reste énormément de travail pour impliquer et fédérer tous les acteurs. Il faut à l’avenir que les maîtres d’œuvre, les architectes et les entreprises créent des interrelations afin de se concerter sur le devenir des matériaux (réemploi et recyclage), . Aujourd’hui l’ADEME formule de nombreuses attentes sur la déconstruction et le réemploi. Elle voit en cela un moyen de réduire les gaz à effets de serre, de limiter l’exploitation des matières premières, et de créer des emplois verts. Mais au-delà des déclarations d’intention les solutions tardent à venir…. En l’absence d’audace, Sans une réelle volonté économique, sans le développement d’une recherche appliquée au domaine du recyclage, l’activité du réemploi et de la valorisation des matériaux issus du BTP restera embryonnaire.


Et les filières dédiées au réemploi ou au recyclage sont elles assez présentes en France ?

Malheureusement les filières sont assez disparates à l’échelle du territoire et peu connues des acteurs du BTP. C’est l’un des freins au développement du recyclage et du réemploi, le second concerne les délais de mise en place de nouveaux processus industriels. . Dans le futur, l’idéal serait que les startups ou ces entreprises du milieu travaillent en collaboration avec des écoles d’ingénieurs. Cela faciliterait le développement de leurs outils de production. Il y a là une opportunité économique à saisir puisque le marché est en plein essor.


D’accord, et quels sont selon vous les autres freins au développement du secteur ?


L’un de ceux qui me vient à l’esprit est la législation. Il faut faire évoluer la réglementation du déchet, car la notion du « déchet » de 1975 n’est plus adaptée, pas plus que celle du déchet » ultime », .. Pour être clair, le véritable déchet est ce qu’on ne sait pas traiter et qu’on ne peut pas réutiliser … Donc un déchet ultime ! Le reste n’est que matière à transformer. Il y a un autre frein, c’est la carence en solution de réemploi des matériaux de second œuvre… Pour le moment peu d’entreprises se positionnent sur le reconditionnement, ce qui n’incite pas les maitres d’ouvrage à orienter leurs DCE dans ce sens. L’économie circulaire à peine émergente laissera la priorité au recyclage tant qu’elle n’atteindra pas la maturité... Mais en cela la réglementation pourra aussi s’adapter. Si le recyclage à la côte c’est parce qu’il est moins contraignant au regard des labels et des assurances produits. Mais rien n’empêche, lors du démantèlement d'un site, de réaliser un test en laboratoire sur des matériaux réutilisables (cloisons, luminaires, fenêtres, portes, ) et de décerner un label ou une autorisation sur ces produits pour qu’ils soient réutilisés sur de nouveaux chantiers.

Et cette économie en plein essor autour du réemploi fait émerger de nouvelles pratiques ou de nouveaux métiers ?


Absolument, par exemple celui de démonteur ou de dé-constructeur. Pour des raisons éthiques et économiques il ne s’agit plus de démolir aujourd’hui à la masse ou la pelleteuse comme auparavant. Si les matériaux du gros œuvre sont aujourd’hui systématiquement triés, Il y a un intérêt financier a déconstruire proprement en triant aussi les matériaux du second œuvre. Cela permettrait d’amortir une partie du coût de l’opération avec les matériaux récupérés et revendus, et de réduire l’empreinte carbone liée au secteur du BTP, C’est dans cette optique que ce nouveau métier de dé- constructeur peut naitre ! A mon avis, il devrait être décomposé en corps de métier pour une efficacité optimale … Qui mieux qu’un plaquiste sait déposer les cloisons sans les abîmer et sans se blesser ? Qui mieux qu’un électricien sait optimiser le démontage d’une infrastructure électrique en toute sécurité ?
Un autre profil nécessaire au secteur du réemploi pourrait émerger, celui de chargé de diagnostic déchets avant démantèlement ou démolition Pour ce type d’expert il n’existe pas de certification en France aujourd’hui. La plupart viennent du bâtiment, certains du monde du déchet, et tous bricolent avec plus ou moins de succès des outils et méthodes d’investigation. Pour établir au plus juste un budget financier basé sur des estimations de réemploi ou de recyclage des matériaux extraits, il est nécessaire de maîtriser :
- Une connaissance du bâtiment, en gros œuvre et second œuvre
- Une connaissance des déchets extraits et de leur potentiel de valorisation
- Une connaissance des filières de réemploi et de recyclage
- Une maitrise de la logistique, notamment pour définir des moyens d’évacuation propres au chantier. Cette vision globale permet de mutualiser des ressources et de réaliser des économies d’échelle.


Mais alors, puisque vous êtes en quelque sorte pionnier d’un métier en création que
conseilleriez-vous aux futurs consultants en démantèlement ?


En ce qui me concerne, je me suis associé avec des experts de chantier spécialisés dans le gros oeuvre. Le partenariat est concluant car je suis plus à l’aise en second œuvre. Concernant la connaissance des filières, j’ai la chance de côtoyer ce milieu depuis assez longtemps et je me tiens toujours a l’affût des innovations du secteur. Le reste c’est beaucoup d’expérience et d’instinct. C’est ce que j’essaye de transmettre à mes étudiants (rire).


Et pensez-vous que des outils informatiques puissent vous faciliter la tache lors de vos chantiers, en regroupant des bases de données sur les matériaux traités, leurs caractéristiques et leurs valeurs ?


La digitalisation fera forcément son entrée dans ce métier et le Big-Data sera sans doute d’une aide précieuse. Mais le temps de référencement des matériaux récupérés par type de chantier sera long .il faudra ensuite établir des ratios pour chaque catégorie de bâtiments (tertiaire, école, industriel, logement, administratif) tout en sachant qu’un chantier sera toujours unique.

Tout à l’heure vous nous parliez des qualifications que doivent avoir les chargés de diagnostic mais n'y a t-il pas également un besoin autour du stockage et de la logistique ?


En effet la logistique est le cœur du problème. Dans un chantier de dé-construction utopique, un chargé de diagnostic commencerait par proposer ses estimations de réemploi et le budget associé. Le maître d’Ouvrage (ou l’AMO) aurait alors la possibilité de lancer une offre de matériaux et/ou d’équipements sur une plateforme collaborative, ce qui permettrait de les vendre avant même de lancer le DCE. La méthode et le planning de démontage seraient alors adaptés aux modalités de collecte des produits Les matériaux seraient ensuite acheminés sans rupture de charge vers leur destination : réemploi ou recyclage. Néanmoins la réalité est plus compliquée, du fait de la vie du chantier. Le maître d’œuvre doit faire face à des conditions de stockage sur site souvent insuffisantes, et il reste tributaire d’une logistique aléatoire, surtout dans les grandes villes. Il faudrait donc, et cela concerne votre plateforme de vente en ligne, penser à la création d’entrepôts tampons pour les stocks non écoulés, gérés en FIFO ( First In First Out) avec une dead line précise, ce qui éviterait une accumulation inutile des produits destinés au recyclage.